Barbe bleue : quand un conte classique rejoint l’actualité

Du conte Barbe bleue lu dans mon enfance, je ne gardait que le souvenir de la supplique de la jeune épouse qui, face à la mort promise par son mari, lançait à sa sœur « Sœur Anne, ne vois tu rien venir » et le terrible suspense maintenu par la réponse de sa sœur « je ne vois que le ciel qui poudroie et l’herbe qui verdoie»…

Si ce conte est effrayant pour un enfant, finalement il m’a encore plus donné la chair de poule à 40 ans passés. Car en le relisant, et en pleine actualité sur les violences faites aux femmes, j’ai ressenti ce conte comme un cas typique violence conjugale.

la-barbe-bleue

Titre : La Barbe-bleue

Auteur : Charles Perrault

Editeur: Folio Cadet

Pages : 39

Parution : 1697

Genre : Conte, Classique

Présenté également ici dans la version album illustré par Jean Claverie aux éditions Albin Michel

 

L’histoire


Il était une fois un homme fort riche, qui avait la barbe bleue, ce qui lui donnait l’air cruel. Il avait pris pour épouse la fille cadette d’une charmante voisine. Un jour, la Barbe-bleue annonça à la jeune femme qu’il partait pour un long voyage. Il lui remit son trousseau de clefs, lui permettant de toutes les utiliser, à l’exception d’une seule, la petite clef qui ouvrait le cabinet…

 

Mon avis


Comme nous le rappelle Amelie Nothomb dans sa réinterprétation de Barbe Bleue (voir la chronique ici), on touche ici au mythe de l’interdit et de la tentation. Ce sujet obsède depuis la nuit des temps puisqu’il est déjà présent dans la mythologie avec le mythe de la boite de Pandore et dans la religion chrétienne avec le fruit défendu qui causa l’exclusion d’Adam et Eve du Paradis originel.

Présentée comme curieuse de nature, on impute toujours à la femme la responsabilité de la faute. Or, n’est ce pas une réaction typiquement humaine que de succomber à la tentation, de résister à l’interdit, de dévoiler ce qui est caché ?

Mais reprenons ce conte par le commencement. Au début de l’histoire, Barbe bleue est présenté comme un homme lambda qui n’a d’autre tare qu’un physique hors norme du à sa barbe d’un noir profond tirant sur le bleu. Mis à part cette disgrâce qui est un frein pour lui se trouver une épouse, il semble être un homme patient et attentionné qui multiplie les efforts pour séduire sa future épouse.

C’est d’ailleurs sous cet angle que se positionnera Anatole France, faisant de Barbe Bleue la victime de son épouse (voir la chronique ici).

Il est certes mentionné qu’il a déjà été marié mais il est juste dit que ses épouses (on n’en connaît pas le nombre) ont disparu. Cela effraye certes sa future épouse mais la richesse du gentilhomme est suffisante pour qu’on lui offre le bénéfice du doute.

Son véritable caractère ne se révèle qu’après le mariage. Cet homme est dominateur, sadique, violent et psychopathe.

-> On est face à un personnage qui impose sa domination. Certes, il semble laisser une grande liberté à sa femme en lui donnant toutes les clés de la maison, mais en fait celle-ci est dans une cage dorée. C’est bel et bien le mari qui pose les limites de ce qu’elle a le droit ou non de faire.

-> Il est manipulateur puisqu’il lui ment sur son voyage (censé durer 6 semaines alors qu’il revient le soir même) et lui donne une clé magique qui, ne pouvant être lavée, révèle la faute qu’elle a commise.

-> C’est donc une véritable épreuve que Barbe bleue fait passer à ses femmes pour s’assurer que celles-ci lui obéissent. Et toute désobéissance est réprimée.

-> Il laisse penser à son épouse que ce qui lui arrive est de sa faute et que c’est parce qu’elle a transgressé l’interdit qu’elle mérite d’être punie et de mourir. Il essaye de légitimer ses pulsions meurtrières par le comportement de son épouse.

-> Il est sadique et prend plaisir à voir sa victime le supplier. En effet, il aurait pu directement la tuer mais il préfère la prévenir et lui laisse même le temps de se préparer à la mort. Il semble savourer sa vengeance.

-> Ici la violence conjugale commence par la menace et va jusqu’à la mort

Si à la fin de l’histoire Barbe Bleue est tué et l’épouse sauvée, pour autant les 2 morales exprimées par Perrault en toute dernière page m’ont fait bondir

→ 1ere morale  : la curiosité est un vilain défaut

La curiosité, malgré tous ses attraits,
Coûte souvent bien des regrets ;
On en voit, tous les jours, mille exemples paraître.
C’est, n’en déplaise au sexe, un plaisir bien léger ;
Dès qu’on le prend, il cesse d’être.
Et toujours il coûte trop cher.

La curiosité de l’épouse justifierait-elle le déchaînement de violence de son mari ? Cette « morale » me fait froid dans le dos et rappelle l’actualité. Pour moi aucun des actes de la jeune épouse ne peut justifier le comportement meurtrier de Barbe bleue. L’épouse est une victime.

Par ailleurs, comme le soulève brillamment Amelie Nothomb, est-ce bien la curiosité de la jeune femme qui cause le comportement de Barbe Bleue ? Si elle avait respecté sa consigne, celui-ci aurait-il véritablement passé sa vie paisiblement à ses côtés ? J’en doute. Cet homme, qui a déjà égorgé plusieurs femmes, aurait certainement fini par trouver un autre motif pour perpétrer un nouveau meurtre

→ 2nde morale :

Pour peu qu’on ait l’esprit sensé
Et que du monde on sache le grimoire,
On voit bientôt que cette histoire
Est un conte du temps passé.
Il n’est plus d’époux si terrible,
Ni qui demande l’impossible,
Fût-il malcontent et jaloux.
Près de sa femme on le voit filer doux ;
Et, de quelque couleur que sa barbe puisse être,
On a peine à juger qui des deux est le maître.

Cette morale laisse à penser que de tels faits relèvent des temps anciens et ne peuvent arriver. Selon Charles Perrault les maris filent doux sous les commandes de leurs épouses. Pour rappel ce conte et cette morale ont été écrits en 1697. Or 300 ans plus tard et malgré toutes les avancées qui ont été faites en matière de droits des femmes, la violence conjugale existe toujours et il faut rappeler qu’une femme meurt tous les 3 jours sous les coups de son mari !

 

Informations complémentaires


Les contes de Perrault sont une traduction écrites des contes et légendes qui se transmettaient de manière orale. Charles Perrault a choisi d’y ajouter une morale  afin que ces contes puissent être utilisés à des fins d’éducation des enfants.

Mais ces contes avaient aussi un public adulte car dans les salons mondains, la mode était aux veillées autour des contes de fées.

Publicités

7 réflexions sur “Barbe bleue : quand un conte classique rejoint l’actualité

  1. Pingback: Bilan du Pumpkin Autumn Challenge 2018 | Nos lectures pour les enfants et pour les parents

  2. J’adore l’idée de tes trois chroniques sur Barbe Bleue. Il me semble avoir lu ce conte au collègue mais je n’avais plus souvenir des morales… Je comprends qu’elles t’aient fait bondir… Cela fait aussi peur que le conte, j’ai l’impression…

    Aimé par 1 personne

  3. Pingback: Barbe bleue d’Amélie Nothomb | Nos lectures pour les enfants et pour les parents

  4. Pingback: Les sept femmes de Barbe Bleue et autres contes merveilleux d’Anatole France | Nos lectures pour les enfants et pour les parents

    • merci ! J’avoue que cela m’a amusée de comparer les différentes versions de ce conte. On y découvre un Barbe bleue aux multiples facettes et une épouse bien différente selon les auteurs (naïve et curieuse chez Perrault / cupide chez Anatole France / Réfléchie et courageuse chez Amélie Nothomb)

      Aimé par 1 personne

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s